CHAPITRE CINQ
— Oh non...
Mes genoux lâchèrent et je m’assis à côté d’Aphrodite. La tête me tournait, et j’avais du mal à respirer.
— Cela ne veut pas dire que c’est ce qui va arriver, essaya de me rassurer Lucie en me tapotant l’épaule. Aphrodite a déjà vu mourir ta grand-mère, Heath, et même moi. Enfin, mourir une seconde fois, dans mon cas. Et rien de tout cela n’a eu lieu. Alors on peut l’empêcher. Pas vrai ? demanda-t-elle à Aphrodite, qui se tortilla, mal à l’aise.
— Oh non ! répétai-je.
Puis je me forçai à continuer malgré la grosse boule qui obstruait ma gorge :
— Il y a quelque chose de différent dans cette vision, c’est ça ?
— Oui, mais c’est peut-être parce que je suis humaine, répondit Aphrodite lentement. C’est la seule vision que j’ai eue depuis que je me suis transformée, donc il paraîtrait normal qu’elle soit comme celles que j’avais quand j’étais novice.
— Mais… ?
Elle haussa les épaules et me regarda enfin dans les yeux.
— Mais c’était différent.
— Différent comment ?
— C était plus perturbant – plus intense et plus embrouillé. Et je n’ai pas compris tout ce que j’ai vu. Je n’ai pas reconnu les choses horribles qui grouillaient dans l’obscurité.
— Qui grouillaient ? répétai-je en frissonnant. Ça ne m’inspire rien de bon !
— Je ne voyais que des ombres. Comme si des fantômes, redevenus vivants, s’incarnaient en des créatures tellement terrifiantes que je ne pouvais pas les regarder.
— Et ce n’étaient ni des humains ni des vampires ?
— Oui, exactement.
Je me frottai machinalement la main, et la peur m’envahit.
— Oh non...
— Quoi ? voulut savoir Lucie.
— Ce soir, quelque chose m’a attaquée alors que je rentrais de l’écurie. Une sorte d’ombre glaciale sortie des ténèbres.
— C’est mauvais, ça, commenta Lucie.
— Tu étais seule ? demanda Aphrodite avec dureté.
— Oui.
— OK, c’est ça, le problème.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y avait d’autre dans ta vision ?
— Tu mourais de deux manières différentes, ce qui est tout à fait nouveau.
— De deux manières différentes ?
De mieux en mieux !
— On devrait peut-être attendre qu’Aphrodite ait une autre vision, plus claire, avant de parler de ça, suggéra Lucie en s’asseyant à côté de moi.
Je ne quittai pas Aphrodite des yeux : je lus dans son regard ce que je savais déjà.
— Si j’ignore mes visions, elles se réalisent, lâcha-t-elle. Toujours.
— Je pense que ça a déjà commencé, dis-je.
Mes lèvres étaient froides et engourdies, et j’avais mal au ventre.
— Tu ne vas pas mourir ! s’écria Lucie, bouleversée. Je glissai mon bras sous le sien.
— Vas-y, Aphrodite, raconte-moi, insistai-je.
— C’était très fort, avec des images puissantes. Et déconcertantes, peut-être parce que je ressentais tout comme si j’étais toi. Je t’ai vue mourir de deux manières. La première fois, tu t’es noyée dans une eau froide et sombre, qui sentait mauvais.
— Elle sentait mauvais ? Comme celle des étangs de la région ?
— Non, ce n’était pas en Oklahoma. Il y en avait trop, cela ne pouvait pas être un lac.
Elle fit une pause, plongée dans ses pensées, puis écarquilla les yeux.
— Je me rappelle autre chose. Il y avait une sorte de palais sur une île privée, un endroit raffiné et luxueux. C’était sûrement en Europe.
— Tu es snob jusque dans tes visions, Aphrodite, commenta Lucie.
— Merci.
Il était temps que j’intervienne, sinon ça allait encore dégénérer.
— Donc, tu m’as vue me noyer près d’un palais construit sur une île, peut-être en Europe. As-tu noté un détail qui pourrait nous être utile ?
— Oui, le visage d’un garçon. Il était avec toi peu de temps avant ta mort. C’était quelqu’un que je ne connaissais pas jusqu’à aujourd’hui.
— Quoi ? Qui c’était ?
— Stark.
— C’est lui qui m’a tuée ? lâchai-je, prise de nausée.
— Qui est Stark ? demanda Lucie en me prenant la main.
— Un nouveau qui vient d’être transféré de la Maison de la Nuit de Chicago, expliquai-je. Alors, il m’a tuée ?
— Je ne pense pas. Au contraire, on aurait dit qu’avec lui tu te sentais en sécurité. J’ai comme impression que tu vas vite te remettre de tes histoires avec Erik, Heath et Loren...
— Je suis désolée de ce qui est arrivé, fit Lucie. Aphrodite m’a raconté.
Et encore, elles ne connaissaient pas toute l’étendue de mes problèmes avec ces trois garçons ! Elles avaient été absentes, et les médias avaient passé la mort de Loren Blake sous silence. J’inspirai profondément et lâchai :
— Loren est mort.
— Quoi ?
— Comment ?
Je regardai Aphrodite.
— Il y a deux jours. Il a été décapité et crucifié à l’entrée principale de l’école. On la trouvé avec un pieu planté dans le cœur, comme le professeur Nolan.
J’avais parlé à toute vitesse, pour chasser le goût amer de ces mots.
— Oh non ! souffla Aphrodite, blanche comme la mort
— Zoey, c’est horrible, dit Lucie d’une voix tremblante en passant un bras autour de mes épaules. Vous étiez comme Roméo et Juliette.
— Non ! m’écriai-je. Non, répétai-je plus calmement. Il ne m’a jamais aimée. Il m’a utilisée ! Neferet, qui était sa maîtresse, l’avait poussé à me séduire.
Je grimaçai, me rappelant la scène atroce à laquelle j’avais assisté. Ils s’étaient moqués de moi ! J’avais donné à Loren mon cœur et mon corps, et même, à cause de notre Empreinte, une partie de mon âme, et il les avait piétines.
— Attends ! Pourquoi Neferet aurait-elle fait ça,
— s’ils étaient amants ?
— Elle voulait m’isoler. Mon sang se glaça.
— Quoi ? C’est absurde ! Comment cela aurait-il pu t’isoler ?
— Facile, répondit Aphrodite à ma place. À mon avis, Zoey n’a pas dit à son troupeau de ringards qu’elle faisait la vilaine fille avec Blake, vu qu’il était professeur et tout ça. Alors elle devait leur mentir pour le voir. Je pense aussi que Neferet n’y est pas pour rien si son petit ami officiel a découvert quelle faisait des cochonneries avec quelqu’un d’autre. Erik...
— Hé ! la coupai-je. Ne te gêne pas, continue à parler de moi comme si je n’étais pas là !
— Tu ne vas pas me dire que je raconte n’importe quoi !
— Tu as raison, admis-je à contrecœur. Neferet a fait en sorte qu’Erik nous surprenne.
— Bon sang ! fit Aphrodite. Pas étonnant qu’il se soit comporté comme ça !
— Quoi ? Quand ? demanda Lucie, l’air perdu.
— Erik m’a surprise avec Loren, soupirai-je. Il a pété les plombs. Ensuite, j’ai compris que Loren était avec Neferet et qu’il ne tenait pas à moi, même si nous avions imprimé.
— Imprimé ! répéta Aphrodite. Mince !
— Là, c’est moi qui ai pété les plombs, poursuivis-je en ignorant Aphrodite. C’était déjà assez difficile comme ça, je ne voulais pas entrer dans les détails. Je pleurais lorsque Aphrodite, les Jumelles, Damien, Jack et... Erik sont arrivés. Et Erik leur a tout raconté à propos de Loren et de moi.
— D’une façon que je qualifierais de cruelle, compléta Aphrodite.
— Bon sang ! s’exclama Lucie. Ce devait vraiment être violent pour qu’Aphrodite dise ça.
— Ça l’était, confirma celle-ci. Du coup, ses amis ont pris son histoire avec Loren comme une trahison. Et, juste après ça, une autre bombe : toi, et le fait que Zoey ait gardé secrète ta résurrection. Résultat : son troupeau de ringards énervés l’a condamnée sans pitié.
— Et donc je me suis retrouvée seule, exactement comme Neferet l’avait prévu, terminai-je.
— Ce qui nous amène à ma deuxième vision de ta mort. Là, tu es complètement seule. Aucun mec mignon, aucun troupeau de ringards. Ton isolement est ce qui domine, dans cette vision.
— Qui est-ce qui me tue ?
— C’est très confus. J’ai une image de Neferet, menaçante, mais tout se brouille quand tu te fais attaquer. Juste avant, je vois un truc noir bouger autour de toi.
— Comme un fantôme ou quelque chose du même genre ?
— Non, pas vraiment. Si Neferet était brune, je dirais que ses cheveux flottaient au vent autour de toi, comme si elle se tenait juste derrière toi.
Elle se tut un instant avant de reprendre :
— Tu es seule, et tu as très, très peur. Tu appelles à l’aide, mais personne ne répond. Tu es tellement terrifiée que tu te figes et ne te défends même pas. Elle – ou cette chose – se sert d’un objet sombre et crochu, et te tranche la gorge. Tu es décapitée, dit-elle en frissonnant. Et il y a beaucoup de sang.
Lucie me serra contre elle.
— C’est dégoûtant ! protesta-t-elle. Tu es obligée d’entrer dans les détails ?
— Ça va, Lucie, fis-je. Aphrodite doit me dire tout ce dont elle se souvient, comme elle l’a fait quand elle vous a vus mourir, ma grand-mère, Heath et toi. C’est la seule façon de trouver un moyen d’empêcher ça. Alors, quoi d’autre ?
— Rien. Tu appelles à laide, et rien ne se passe. Tout le monde t’ignore.
— Aujourd’hui, quand j’ai été attaquée, j’ai eu tellement peur que, pendant une seconde, je me suis figée, ne sachant que faire.
— Tu crois que Neferet est derrière tout ça ? demanda Lucie.
— Je ne sais pas. Le parc était plongé dans une obscurité terrifiante.
— C’est ce que j’ai vu, moi aussi, intervint Aphrodite. Ça me fait mal de dire ça, mais tu dois faire en sorte que ton troupeau de ringards te pardonne. Ce n’est pas une bonne chose que tu n’aies pas d’amis.
— Plus facile à dire qu’à faire !
— Pourquoi ? s’étonna Lucie. Raconte-leur la vérité sur Neferet et Loren, et dis-leur que tu ne pouvais pas leur parler de moi, sinon Neferet aurait...
Elle se tut en réalisant ce qu’elle disait.
— Oui, c’est brillant ! s’esclaffa Aphrodite. Zoey n’a qu’à leur révéler que Neferet est une sorcière maléfique qui a créé des morts vivants ! Comme ça, dès que l’un des ringards approchera d’elle à moins de trois mètres, ce sera une catastrophe : notre prêtresse saura que nous sommes au courant, et elle nous massacrera. Hum, finalement, ce scénario n’est pas si mal... fit Aphrodite en se tapotant le menton.
— Hé, lança Lucie. Damien, les Jumelles et Jack savent déjà quelque chose qui risque de leur causer des ennuis avec Neferet. Ils savent que je suis vivante.
— Mince ! s’écria Aphrodite. J’avais complètement oublié ce petit détail. C’est curieux que Neferet n’ait pas encore appris ça en lisant dans leurs cerveaux atrophiés...
— Elle était trop occupée à préparer la guerre, déclarai-je.
Devant leur air perplexe, je me rappelai qu’il y avait d’autres nouvelles qui ne leur étaient pas parvenues.
— Lorsque Neferet a appris la mort de Loren, elle a proféré des menaces contres les humains. Elle ne va pas les affronter dans un combat régulier ; non, elle préfère une guérilla. Elle est tellement fausse ! Je me demande pourquoi personne ne s’en rend compte.
— Une guérilla contre les humains ? répéta Aphrodite. Hum, intéressant. Alors je suppose que les Fils d’Erebus vont rester plus longtemps que prévu. Miam. Comme quoi, à quelque chose malheur est bon.
— Comment peux-tu être aussi indifférente ? s’exclama Lucie en sautant sur ses pieds.
— Premièrement, je n’aime pas beaucoup les humains, répondit l’ex-novice en levant la main pour empêcher Lucie de l’interrompre. C’est bon, je n’ai pas oublié que je suis de nouveau humaine. Deuxièmement, Zoey est en vie et en bonne santé, alors cette petite guerre ne m’inquiète pas trop.
— De quoi est-ce que tu parles, Aphrodite ? demandai-je.
— Elle prit un air exaspéré.
— Vous allez suivre, oui ou non ? Tout s’éclaire maintenant ! Ma vision évoquait une guerre entre humains et vampires, secondés par des espèces de créatures monstrueuses. D’ailleurs, ce sont sans doute elles qui t’ont attaquée, dirigées par Neferet. Quoi qu’il en soit, la guerre ne commençait qu’après ta mort. Une mort tragique et grotesque. Donc, si on réussit à te garder en vie, on empêchera cette guerre d’éclater.
Lucie poussa un long soupir.
— Tu as raison, Aphrodite. Zoey, tu ne vas pas mourir. Pas seulement parce qu’on t’aime, mais parce que tu dois sauver le monde.
— Oh, super ! Moi, sauver le monde ?
La seule pensée qui me vint fut : « Et dire qu’autrefois ma plus grande source de stress était la géométrie... »